Édition n°12 — jeudi 22 janvier 2026

👽 X files, la vérité est ailleurs

Grok et ses datacenters illégaux, la pub qui arrive sur ChatGPT, et pour la première fois sur Hallu World, l'interview d'un philosophe qui n'a vraiment, vraiment pas plu au Figaro. Bonne semaine!

Par Matthieu Balu et Grégory Rozières · 5 min de lecture

Les Immanquiables

  • La pub dĂ©barque dans ChatGPT

💸 On vous avait prévenu il y a trois mois, c’est aujourd’hui officiel : OpenAI met de la publicité dans son chatbot, en commençant par les utilisateurs américains. Bonne nouvelle : les annonces seront placées en bas de la conversation dans un espace dédié. Mauvaise nouvelle : ça a l’air de prendre un bon tiers de l’écran.
“ Ca pue un peu non ? C’est normal, c’est l’enshitification qui commence. ” — Greg, qui a du flair

  • L’ARCOM s’adresse aux victimes de Grok

👮 L’ autorité de régulation audiovisuelle demande aux personnes ayant subi un fake pornographique, comme aux témoins d’images pédopornographiques générées par l’IA d’Elon Musk, de se signaler. D’abord auprès de la modération de X, et si rien n’est fait, à l’adresse recueil-preuves-rsn@arcom.fr , pour une éventuelle action en justice.
“ Premier degré, le candidat à la présidentielle qui propose de bannir X remporte mon vote. Je colle même ses affiches ” — Mat, politisé

  • Gemini lance sa super IA personnelle aux États-Unis

🤖 Personal Intelligence , c’est le nom du nouveau produit qui relie Gemini à tous, tous vos services Google : Photos, Gmail, Youtube, Drive… Imaginez par exemple, que Gemini puisse fouiller vos clichés de vacances pour retrouver la doudoune sympa que vous vouliez vous acheter une fois rentré. La super-IA n’est pour l’instant disponible qu’en beta test outre-atlantique.
“ Comment on dit «données privées» en anglais? ah oui, «lol» “ — Mat, fou amoureux de la régulation européenne

Bullshitomètre

👍 Un exploit “ surhumain ”! Jensen Huang, le pdg de Nvidia, n’a pas caché son admiration devant Colossus, le nouveau datacenter gigantesque construit par xAI au Tennessee. Ce qui lui a valu ces louanges, c’est l’incroyable vitesse à laquelle il a été construit : 122 jours. Normalement, il faut compter deux à quatre ans pour un datacenter de cette ampleur (un cluster de 100.000 GPU H100), entre autorisations administratives, construction, raccordement électrique…

👎 Mais voilà, cet “exploit” ne vient pas du cerveau génial d’Elon Musk – cachez votre surprise – mais simplement du fait qu’il n’a pas respecté la loi. Au lieu de se raccorder à un fournisseur d’électricité, Colossus utilise des dizaines de turbines à gaz, opérant sans le moindre permis. Alors oui, ça va nettement plus vite que de faire les choses en règle, mais ça pourrait bien lui coûter cher. L’agence de protection de l’environnement américaine (EPA) vient de confirmer l’illégalité des générateurs, qui crachent de l’oxyde d’azote sur les villes du voisinage. Tout ça pour Grok.

La grosse histoire

Le philosophe Andrea Colamedici a fait les gros titres deux fois, sans que l’on parle vraiment de lui. D’abord, avec la sortie début 2025 de son livre “Hypnocratie: Trump, Musk et la fabrique du réel”, où il déployait un concept novateur et pertinent pour comprendre notre monde : l’idée qu’aidés d’algorithmes et d’IA, les autocrates gouvernent en manipulant notre perception du réel.

Ensuite, en révélant qu’il était l’auteur de cet ouvrage, et non le philosophe hongkongais Jianwei Xun, inventé de toutes pièces. Une pirouette performative qui n’a pas plu à une partie de la presse (Le Figaro en a supprimé son interview et dressé une analyse au vitriol).

Le plus intéressant dans tout cela, c’est peut-être la manière dont Andrea Colamedici a écrit ce livre. Hypnocratie est le résultat d’un trilogue entre lui-même, Claude et ChatGPT. Alors on s’est dit que c’était le parfait client pour la première interview de Hallu World.

- Comment avez-vous utilisé Claude et ChatGPT pour écrire ce livre?

J’ai alterné ChatGPT et Claude, utilisant l’un pour critiquer et raffiner les productions de l’autre. Je partais toujours de noyaux conceptuels que j’avais élaborés de manière autonome – l’idée d’hypnocratie, par exemple – et j’utilisais l’IA comme sparring partner philosophique. Je les soumettais à un “stress test conceptuel” : je demandais à l’IA de trouver les contradictions internes, de proposer des contre-exemples, de suggérer des connexions inattendues. Lorsque quelque chose d’intéressant émergeait, je le retravaillais, le soumettais à l’autre IA avec de nouvelles questions. Le défi était de maintenir une cohérence de voix à travers cette multiplicité d’interlocutions. La solution : créer Jianwei Xun comme point de condensation dans le champ des forces discursives générées par le dialogue.

- Vous enseignez l’utilisation de l’IA à vos étudiants. Qu’est-ce que vous observez chez eux?

J’observe initialement un enthousiasme euphorique – la sensation d’avoir accès à un oracle omniscient. Cette phase dure deux ou trois semaines. Puis survient une “crise épistémologique” : ils se rendent compte que l’IA peut produire des réponses plausibles sur n’importe quel sujet, indépendamment de leur véracité. Certains réagissent par un rejet total, d’autres par un nihilisme cognitif.

Je vois des étudiants désormais incapables de formuler une pensée originale sans consulter d’abord ChatGPT. Cela m’a contraint à repenser l’évaluation : je n’évalue plus le produit final, mais le processus. Je demande aux étudiants de rendre tout l’historique de leurs interactions avec l’IA, annoté avec des réflexions sur les moments de basculement, de résistance, de découverte.

- Vous comparez l’IA à un “pharmakon”, un poison et un remède à la fois. Concrètement, ça signifie quoi?

Les modèles linguistiques représentent simultanément le plus grand amplificateur et le plus insidieux anesthésiant pour la pensée humaine qui ait jamais été créé. Remède et poison ensemble, dont la valence dépend de la posture avec laquelle on les aborde.

L’impact que j’observe : une “atrophie cognitive induite par l’IA”, la délégation progressive de nos facultés critiques à des systèmes que nous ne comprenons et ne contrôlons pas. Nous assistons à une asymétrie cognitive sans précédent, où la capacité de penser de manière avancée devient le privilège d’une infime minorité.

Paradoxalement, c’est dans cette crise que j’entrevois aussi un renouveau. L’IA nous force à nous confronter à des questions refoulées : qu’est-ce que la pensée ? Que signifie être créatif ? Nous pourrions redécouvrir des dimensions oubliées de la pensée – sa nature relationnelle, sa dimension corporelle, son irréductible singularité.

- Vous enseignez le “prompt thinking”. C’est quoi?

Le prompt thinking est l’art d’habiter consciemment le seuil entre intelligences de nature différente, transformant le dialogue avec l’IA en occasion d’expansion de la conscience critique.

Concrètement, j’enseigne aux étudiants à cultiver un dialogue où l’erreur, le malentendu deviennent des moments fertiles. Je commence souvent le cours en leur demandant de faire dire des grossièretés à l’IA – un exercice qui révèle immédiatement les architectures normatives incorporées dans ces systèmes, les filtres idéologiques, le paternalisme numérique.

Le prompt thinking n’est pas seulement une technique, mais une pratique de résistance à l’homogénéisation algorithmique de la pensée. C’est maintenir vivante la “friction générative” – cet espace de frottement où la pensée authentique peut encore émerger. Le pari qu’on peut habiter le seuil entre humain et artificiel sans se dissoudre, en maintenant une présence lucide au sein de la transe algorithmique. Nous sommes dans la danse, alors dansons.

Le prompt

Génère une image avec 50 animaux avec leurs noms au-dessous

Chaque tentative est exceptionnelle. Sur l’image ci-dessous, on craque pour l’écureuil sorti tout droit de la mythologie grecque.

La citation

“Ils disent «on va tout changer, dans deux ans il n’y aura plus de travail» parce qu’ils ont besoin d’un argumentaire pour les investisseurs qui financent leurs data centers.“
Ben Affleck (oui, l’acteur)

Interrogé par Joe Rogan dans son podcast , l’acteur américain Ben Affleck a une vision très lucide de l’économie de l’intelligence artificielle : la hype de l’IA est d’abord un exercice de communication financière. Bravo Ben, maintenant, essaie de nous faire un Batman potable.

Signal faible

McConaughey contre-attaque

Le contexte ➡️ Les stars sont au premier rang de l’utilisation par l’IA de leur voix et de leur corps, parfois contre leur gré. Scarlett Johansson , Tom Hanks ou encore le chanteur Drake ont déjà bataillé contre des fakes utilisant leur image à des fins commerciales.

Le signal ➡️ Matthew McConaughey, l’acteur (notamment) d’Interstellar, a pris le taureau par les cornes en faisant de l’une de ses expressions les plus connues un contenu protégé par le droit des marques : le fameux “ alright, alright, alright ” (“bien, bien, bien”) qui transpirait la coolitude dans Dazed and confused (1993).

L’analyse ➡️ Le comédien américain connaît pas mal l’IA, ses dangers et ses promesses. Il veut choisir dans quel contexte son image est utilisée, et par qui. Autrement dit, on peut recréer ma voix par IA pour une pub en utilisant ma célèbre phrase, mais si j’ai dit oui (et si on me paie).

La dystopie ➡️ La pratique se généralise, et ça marche tellement que même Hollywood s’y est mis. Il est désormais impossible, à part si on regarde les crédits du film, de savoir si l’acteur à l’écran est réel ou si c’est son clone généré par IA. Mais tout va bien, puisque dans tous les cas c’est avec son accord.

Vu ailleurs

  • Avec l’IA, la relation parasociale, c’est-Ă -dire Ă  sens unique, est en plein essor et ça pose plein de questions (Usbek et Rica)

  • En Chine, les AI boyfriends sont plus utilisĂ©s que les petites copines virtuelles : une plongĂ©e dans “l’économie de la solitude” tournĂ©e, pour une fois, vers un public plus fĂ©minin (Wired)

  • ĂŠtre de gauche ou de droite a-t-il un impact sur la perception du risque liĂ© Ă  l’IA? Si l’on Ă©tudie les Ă©lus amĂ©ricains, c’est oui, mais Ă  la marge (LessWrong)

Ă€ la prochaine!

Grégory & Matthieu

[🧠 Contenu rédactionnel garanti 0% IA, 100% neurones humains ]

C'était Hallu World n°12

Portrait de Matthieu Balu

Matthieu Balu

Journaliste indépendant. Il a dirigé le pôle Nouveaux formats et Futurs au HuffPost, après les services vidéo et sciences.

Portrait de Grégory Rozières

Grégory Rozières

Il pilote des projets d'innovation éditoriale dans plusieurs médias, après Heidi.news et le HuffPost où il dirigeait Innovation, Sciences et Nouveaux formats. Il forme journalistes et organisations à l'IA.

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