Bonus — Édition spéciale

C'était l'IA ou mourir

Thélyson Orélien a-t-il écrit son roman avec une IA ? Greg et Mat s'écrivent sur ce que la machine change à l'écriture, de Platon au mp3, et vous invitent à leur répondre.

Par Matthieu Balu et Grégory Rozières

Vous en avez sûrement entendu parler, et pas seulement sur Hallu World : l’affaire Thélyson Orélien fait beaucoup parler, et vous avez sûrement un avis sur la question. Pour nourrir votre réflexion, on vous partage le texte que Greg a envoyé à Mat, ainsi que sa réponse.

On préfère vous prévenir : vous risquez de ne pas être d’accord avec l’un, l’autre ou les deux. Alors plutôt que de vous désabonner, on vous propose un exutoire : écrivez-nous à contact@halluworld.fr. Même si c’est très énervé, on vous lira, et on vous répondra. Bonne lecture!


La machine qui danse à notre place

Tout le monde semble avoir un avis sur Thélyson Orélien, accusé d’avoir écrit son roman C’était ça ou mourir avec une IA (ce qu’il dément).

Qu’il l’ait fait ou non, j’ai moi aussi un avis sur la question, au risque de choquer bon nombre d’entre vous. Mais avant de vous le donner, est-ce que l’on peut s’accorder pour dire, comme je l’ai entendu un peu partout, que ces textes produits à la machine « n’ont aucune individualité, ne portent aucune caractéristique personnelle » ? Que cette technologie est une « invention du hasard, qui ne sera jamais un art » ? Qu’on assiste à une déferlante de « matière futile qui, chaque jour, éclot et est mise au monde » ?

Qu’il faut prévoir « une nette détérioration de [l’art] et du goût […] du fait de la multiplication des diverses machines à reproduire » ? Que s’il lui est permis de « suppléer l’art dans quelques-unes de ses fonctions, elle l’aura bientôt supplanté ou corrompu tout à fait, grâce à l’alliance naturelle qu’elle trouvera dans la sottise de la multitude » ?

Et qu’en prime, elle « ne produira que l’oubli dans l’esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire » ? Bref, nous sommes tous d’accord : l’art, ce n’est pas l’IA. Ni la photographie, ni le phonographe. Ni la machine à écrire, ni l’imprimerie. Ni même l’écriture, quand on y réfléchit. Non ?

Eh oui, aucune de ces phrases ne parle d’IA. La première vise les lettres tapées à la machine à écrire (Alfred B. Chambers, 1900). La deuxième, la photographie (Lamartine, 1858). La troisième, l’avalanche de livres imprimés (l’écrivain anglais Barnaby Rich, 1613). La quatrième, les machines à reproduire la musique comme le phonographe (le compositeur John Philip Sousa, 1906 ; j’ai remplacé « musique » par « art » : au moins, je vous le dis). La cinquième, encore la photographie, sous la plume de Baudelaire en 1859. Et la dernière vise l’écriture elle-même : c’est le roi Thamous qui la condamne dans le Phèdre de Platon, il y a quelque 2400 ans.

Écrire avec une machine, et alors?

Alors évidemment, l’IA n’aide pas simplement à retranscrire du texte, à produire le livre. Elle écrit le propos, elle invente les mots. Mais en réalité, n’a-t-on pas peur de la même chose que toutes ces personnalités : qu’une technique nous fasse perdre l’authenticité humaine ? Voir disparaître la contrainte, cette difficulté d’où naît la créativité, et l’art avec elle. Or les contraintes, on peut toujours se les imposer, même quand elles ne sont plus obligatoires. Et quand certaines disparaissent, cela laisse la place à d’autres espaces de créativité.

Avant même l’IA, tous les livres produits étaient-ils si personnels ? Si méritoires ? Ne parle-t-on pas d’une industrie du livre ? À l’inverse, un livre est-il jamais vraiment le fruit d’un génie solitaire ? C’est une œuvre parfois collective, toujours influencée par ce que l’on a lu, par ceux à qui l’on a parlé.

La question de ce qu’est un auteur est trop large pour trouver réponse ici, mais je suis déjà certain d’une chose : ce n’est pas le fait d’avoir ou non utilisé l’IA qui fait de quelqu’un un auteur. Ce qui m’ennuie dans cette affaire, c’est la façon dont on jette aux gémonies l’idée même d’écrire avec une machine. Comme si c’était, par définition, tricher.

Reste le mensonge. Rien n’oblige aujourd’hui à déclarer son usage de l’IA quand on écrit, ni ne dit quel usage déclarer, contrairement au plagiat et au droit de citation, sur lesquels tout le monde est à peu près d’accord. Mais nier l’avoir utilisée, c’est autre chose.

Pour moi, la vraie question, c’est de savoir si ce qui a été écrit est bon, beau, nouveau, différent. Si cela nous parle, quelle importance de connaître le pourcentage d’IA derrière ?

Le 2 septembre, sur le plateau de La Grande Librairie , Amélie Nothomb s’enthousiasmait devant C’était ça ou mourir : « C’est vraiment un livre prodigieux, il n’y a pas un moment de déperdition d’énergie, on sent la rage de survivre de votre personnage. […] Il y a une verve constante, c’est vraiment un tour de force votre livre. » Dix jours plus tard, et toujours avant que n’éclatent les accusations contre Orélien, face à Brut, elle ne comprenait pas qu’un auteur confie son livre à l’IA : « C’est exactement comme si tout à coup il existait une machine qui allait danser à votre place. » Car pour elle, « c’est le chemin qui compte plus que le résultat ».

Si demain, on prouvait qu’Orélien a écrit son roman avec l’aide d’une machine, sa verve serait-elle soudain moins constante ?

J’utilise l’IA tous les jours. Pour ce texte, elle m’a aidé à retrouver toutes ces citations (la seule que je connaissais était celle de Platon), que j’ai été vérifier. L’IA m’a permis d’en apprendre plus sur la question philosophique de ce qu’est un auteur (je vous recommande « Qu’est-ce qu’un auteur ? » de Foucault, même si ce n’est pas le sujet). Elle m’a aidé à retrouver des notes d’un autre projet, à commencer à écrire à partir de mon plan, à éditer ce texte, à le mettre en forme, à le corriger. Suis-je moins son auteur pour autant ?

PS : et pour la petite blague, toutes les versions de ce texte sont 100% humaines selon Pangram.

— Greg

Re : La machine qui danse à notre place

C’est intéressant cette comparaison avec les évolutions technologiques passées. Un lecteur un peu taquin pourrait opposer à Greg que l’arrivée de la photo a complètement démoli un pan de la peinture, mais je ne suis pas de ce genre-là. Ce qui m’amuse en revanche, c’est que cette histoire m’a fait penser à une autre technologie.

Savez-vous comment fonctionne la compression des fichiers mp3? Elle coupe les fréquences extrêmes de la musique, elle enlève les pointes, et comme ça gagne une place folle. Cela s’appelle un lossy format. C’est grâce à ça que le fichier mp3 a colonisé la planète, la miniaturisation (cœur de notre civilisation de l’information d’ailleurs, mais c’est une autre histoire) le rendant si facile à transporter.

Les audiophiles les plus pointus, du coup, n’aiment pas tellement le mp3, et lui préfèrent d’autres formats. Parce qu’à l’oreille ils perçoivent la différence, il entendent une musique à moins d’amplitude, plus standardisée par la machine.

L’avènement du mp3 a aussi bouleversé la structure de la musique elle-même. L’accès à des bibliothèques gigantesques a poussé à des chansons plus courtes, plus catchy dès les premières secondes, pour gagner la fameuse guerre de l’attention que l’on connaît trop bien. Bye bye les longues intros, et bonjour le refrain au bout de quelques secondes. Le mp3, c’est aussi l’arrivée de la loudness war : la musique s’écoute au casque, dans la rue, et le mixage monte le son, monte les basses pour nous mettre dans l’ambiance en dépit du reste. Bref, on s’est adapté.

Alors c’est vrai Greg, l’usage de l’IA en littérature, en écriture en général, ne va pas rendre les auteurs moins auteurs. Mais la page ouverte par l’affaire Orélien, c’est l’arrivée d’une technique (au sens de Jacques Ellul, une “méthode la plus efficace”) qui va bouleverser l’écrit jusqu’à un degré encore inconnu. Un écrivain va peut-être utiliser l’IA pour faire ses recherches, mieux corser son intrigue, éviter les répétitions, améliorer le rythme.

Un éditeur va contrôler l’authenticité du manuscrit avec un algorithme genre Pangram, puis le retoucher pour éviter la moindre expression qui puisse semer le doute. Et pourquoi pas, lui aussi, proposer à l’auteur de réécrire plutôt la fin alternative qu’Opus 9 lui aura proposée.

Et vous savez quoi? À la fin, il y aura toujours une oeuvre originale, Greg a raison. En revanche, je vous garantis qu’on l’aura gommée, rabotée, standardisée. Les puristes de l’écrit devront trouver leur vinyl. L’IA est un lossy format.

— Mat

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