Édition n°38 — jeudi 15 octobre 2026

🍝 Des maths, des maths, oui mais des sans AI

Cette semaine, l'IA fait un carton dans les équations, Mistral perd un client allemand, et les logiciels payants sont en sursis sans préavis. Bonne lecture d'Hallu World !

Par Matthieu Balu et Grégory RoziÚres · 5 min de lecture

Les Immanquiables

  • Les mĂ©dias en ligne français dĂ©gringolent

đŸ—žïž Les sites des journaux français ont perdu au global 22,9 % de leurs visites en un an. Des chiffres catastrophiques mis en Ă©vidence par le dernier classement de l’ACPM , l’organisme officiel de mesure des audiences de la presse. Les plus gros acteurs nationaux comme Le Monde, Le Figaro ou l’Équipe ont ainsi perdu autour entre 20 et 40% de leurs visites par rapport Ă  septembre 2025. En cause pour les patrons de presse : l’arrivĂ©e de Google AI Overviews (juillet 2026) et une modification de l’algorithme Google Discover.

“Pendant ce temps, le nombre de lecteurs d’Hallu World continue de grimper “ – Greg, pas peu fier

  • SynthID devient beaucoup plus utile

🔍 Le dĂ©tecteur SynthID de Google devient bien plus efficace pour repĂ©rer les mĂ©dias faits par IA (audio, image ou vidĂ©o). SynthID est une signature numĂ©rique appliquĂ©e par de nombreux acteurs de l’IA comme OpenAI, Nvidia, et bientĂŽt Apple. Mais jusqu’ici la plateforme n’était pas en accĂšs libre. DĂ©sormais, tout le monde peut aller tester un mĂ©dia directement sur le site SynthID.

“On ne dira pas que les outils existent dĂ©jĂ  pour feinter SynthID “ – Greg, honnĂȘte mais roublard

  • Un autre auteur primĂ© accusĂ© d’avoir eu recours Ă  l’IA

✒ La nouvelle The Blue Fighter , Ă©crite par l’auteur zimbabwĂ©en Simbarashe Steyn Kundizeza et tout juste aurĂ©olĂ©e du prix Caine pour l’écriture africaine, basĂ© Ă  Londres, vient d’ĂȘtre dĂ©signĂ©e comme 100% IA par l’outil en ligne Pangram. Le mĂȘme algorithme d’oĂč est nĂ©e la rĂ©cente polĂ©mique sur ThĂ©lyson OrĂ©lien , ainsi que celle visant un autre auteur anglophone qui avait finalement sauvĂ© son prix.

“Je n’aime ni Pangram, ni les prix littĂ©raires, ni les tricheurs “ – Mat, levĂ© du bon pied

  • Claude va vous bannir si vous l’insultez trop souvent

đŸ€Ź Dans sa derniĂšre mise Ă  jour qui s’appliquera le 12 novembre, Anthropic liste un certain nombre de mesures pour amĂ©liorer la dĂ©tection des actes violents avant qu’ils n’arrivent. Parmi elles, un paragraphe prĂ©cise que “nous avons ajoutĂ© une interdiction des comportements rĂ©guliĂšrement insultants ou abusifs envers Claude”.

“Le genre de mesures anthropo-dĂ©biles qui me donne envie de brĂ»ler du robot “ – Mat, couchĂ© du bon pied

BullshitomĂštre

“Déçus par la qualitĂ© de Mistral” : Ecosia, vous connaissez ? Ce moteur de recherche allemand a acquis sa notoriĂ©tĂ© sur un principe simple : une alternative “verte” Ă  Google, dont 80 % des profits servent Ă  planter des arbres et qui utilise de l’énergie verte pour ses serveurs. Jusqu’ici partenaire de Mistral, la boĂźte vient d’annoncer qu’elle passait sur une IA chinoise.

Il y a quatre raisons invoquĂ©es : d’abord, Mistral coĂ»terait trop cher. Le patron d’Ecosia explique ainsi avoir divisĂ© ses coĂ»ts par deux en passant notamment Ă  Qwen, l’IA du gĂ©ant chinois Alibaba, et cela en utilisant les services d’une plateforme allemande, Melious.

L’IA française fournirait aussi des performances insuffisantes. D’aprĂšs Ecosia, le temps de rĂ©ponse aux requĂȘtes serait trop lent, “dĂ©cevant” selon l’allemand. Mais l’annonce est tombĂ©e pile la semaine oĂč Mistral a dĂ©voilĂ© son nouveau modĂšle, bien plus performant (on vous en parlait la semaine derniĂšre). Le cofondateur de Mistral, Guillaume Lample, a d’ailleurs proposĂ© Ă  Ecosia de tester son IA “Large 4” en prioritĂ©, sans rĂ©ponse pour le moment.

Ecosia invoque aussi l’énergie utilisĂ©e pour faire fonctionner Mistral qui, avec ses serveurs en France, tourne largement au nuclĂ©aire. Pour l’allemand, c’est un problĂšme, et on ne va pas rĂ©gler ici la controverse entre pro- et antinuclĂ©aires, mais du cĂŽtĂ© du boss de Mistral, on rĂ©pond simplement “ dĂ©solĂ© si c’est un blocage”.

Enfin, le moteur de recherche invoque la souverainetĂ©. Il s’inquiĂšte notamment que le français ait des partenaires comme Microsoft ou Samsung, et dit prĂ©fĂ©rer les solutions chinoises “open weight”, donc des modĂšles oĂč l’on peut regarder sous le capot. L’argument peine Ă  convaincre, Mistral fonctionnant aussi avec des modĂšles ouverts. Bref, les explications ne tiennent pas toutes la route, mais du coup la tech europĂ©enne non plus.

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La grosse histoire

Bérézina pour les matheux

“Maman, il paraĂźt que t’es cuite ! Il paraĂźt qu’un robot a rĂ©solu le problĂšme de maths sur lequel tu as travaillĂ© toute ta carriĂšre ! “ Le soir du 6 octobre, le fils de neuf ans de Dana Moshkovitz, chercheuse en informatique thĂ©orique, n’a pas Ă©pargnĂ© sa mĂšre. OpenAI venait de publier une preuve de la “conjecture des jeux uniques”, sur laquelle elle travaille depuis des annĂ©es. Verdict de Dana, envoyĂ© par texto Ă  son mari, le chercheur Scott Aaronson : “On dirait un texte Ă©crit par quelqu’un sous psychĂ©dĂ©liques. Absolument pas clair, souvent insensĂ©. “ Mais au rĂ©sultat peut-ĂȘtre juste.

Cette publication n’était qu’une goutte dans un dĂ©luge. Ce jour-lĂ , OpenAI a publiĂ© plus de 700 manuscrits produits par un modĂšle interne, pas encore rendu public, censĂ©s rĂ©soudre ou faire avancer des centaines de problĂšmes encore non rĂ©solus. À l’heure oĂč ces lignes sont Ă©crites, seuls 42 % des rĂ©sultats publiĂ©s par l’IA ont Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ©s par un logiciel spĂ©cialisĂ©, et beaucoup moins par des mathĂ©maticiens humains.

Ceux-ci s’attendaient au choc de l’IA dans leur domaine, mais pas Ă  ce qu’il arrive aussi vite et aussi massivement. En aoĂ»t, selon des participants interrogĂ©s par Wired, OpenAI avait rĂ©uni une quarantaine de mathĂ©maticiens pour leur glisser que son IA avait rĂ©solu des centaines de problĂšmes. L’entreprise leur avait pourtant assurĂ© qu’elle ne publierait pas tout d’un coup (une promesse dont sa porte-parole n’a “pas connaissance” aujourd’hui). De leur cĂŽtĂ©, les chercheurs ont rĂ©clamĂ© de vrais articles qui expliquent les travaux, pas un communiquĂ©.

Une démonstration de force

Pendant l’étĂ©, OpenAI s’est trouvĂ© une caution intellectuelle : un groupe consultatif indĂ©pendant de grands noms des maths, annoncĂ© le 21 septembre, sans droit de regard sur le rythme de ses recherches. Le 29 septembre, ce groupe ouvrait ses recommandations par une demande sans ambiguĂŻtĂ© : arrĂȘter de tester des problĂšmes mathĂ©matiques avancĂ©s sur des modĂšles propriĂ©taires, fermĂ©s aux chercheurs extĂ©rieurs. Las, une semaine plus tard, OpenAI publiait ses manuscrits, issus justement d’un modĂšle fermĂ©, et sans fournir les prompts donnĂ©s Ă  l’IA (ce que le groupe rĂ©clamait aussi). L’entreprise assure pourtant s’ĂȘtre “appuyĂ©e” sur ses conseils.

Alors forcĂ©ment, les mathĂ©maticiens sont en colĂšre. “Publier plus de 700 fichiers d’un coup n’est pas une dĂ©monstration d’érudition, mais une dĂ©monstration de force “, a dĂ©noncĂ© la rĂ©cente Association pour les mathĂ©matiques humaines, relayĂ©e par Terence Tao, star mondiale des maths.

Tao lui-mĂȘme dĂ©crit des solutions “rĂ©coltĂ©es Ă  grande Ă©chelle, de maniĂšre non durable”, qui laissent des pans entiers des maths “bien moins fertiles”. Pour lui, c’est le chemin vers la solution, plus que la solution elle-mĂȘme, qui fait avancer les maths. Or, savoir qu’une solution existe “contamine” la recherche d’autres chemins, estime-t-il.

Les jeunes chercheurs trinquent les premiers : avec ses manuscrits, OpenAI a “coupĂ© l’herbe sous le pied” de nombreux doctorants et postdocs, s’alarme Lauren Williams, mathĂ©maticienne Ă  Harvard.

Les maths comme vitrine

Sur le fond, la rĂ©colte est peut-ĂȘtre historique, mĂȘme si une minoritĂ© des 700 rĂ©sultats devait s’avĂ©rer juste. Pour Scott Aaronson, chacun des rĂ©sultats qu’il a listĂ©s “aurait facilement pu ĂȘtre le ‘rĂ©sultat de l’annĂ©e’” dans un domaine. Seulement voilĂ , tout cela n’a pas pour but de faire avancer la recherche, mais de mesurer, une fois encore, la puissance d’un nouveau modĂšle d’IA.

Les mathĂ©matiques sont devenues l’examen qui prouve que son IA progresse, au point qu’OpenAI estime ne pas pouvoir ralentir. RĂ©sultat, les maths servent de vitrine
 Soit exactement ce que le groupe consultatif demandait de ne pas faire : traiter leurs rĂ©sultats comme des “supports marketing”.

Les mathĂ©maticiens interrogĂ©s par Wired, eux, voient leur discipline transformĂ©e en terrain de jeu pour OpenAI et Anthropic, qui prĂ©parent toutes deux leur entrĂ©e en Bourse. Une semaine avant la publication, OpenAI Ă©tait en discussions, selon Bloomberg, pour lever au moins 30 milliards de dollars, Ă  une valorisation d’environ 1 400 milliards, contre 852 milliards en mars. Ça vaut bien quelques pots cassĂ©s, mĂȘme si c’est toute une discipline.

La citation

“L’IA est moins rĂ©gulĂ©e que le lait”

– Brad Smith, prĂ©sident de Microsoft

Sur un podcast de la BBC, le patron amĂ©ricain s’est affolĂ© du fait qu’il n’y ait aucun contrĂŽle de sĂ©curitĂ© sur les IA arrivant sur le marchĂ© : “ N’importe quel carton de lait qui arrive au supermarchĂ© a subi des rĂ©gulations et des inspections de contrĂŽle ”. Avec un dĂ©tail amusant : Smith estime que Londres, plutĂŽt que l’UE, est bien placĂ© pour rĂ©guler l’IA.

Signal faible

Opération à code ouvert

Le contexte âžĄïž L’histoire de l’informatique est insĂ©parable de celle du reverse-engineering , la capacitĂ© d’aller fouiller dans les entrailles d’un programme pour en Ă©tudier le fonctionnement, voire le reconstituer entiĂšrement.

Le signal âžĄïž Les derniers assistants de code IA (comme Codex ou Claude Code) ont fait franchir toutes les limites connues du reverse-engineering, en clonant des programmes ou des jeux vidĂ©os entiers en quelques heures de travail. RĂ©cemment, c’est toute la sĂ©curitĂ© de la Playstation 5 qui a Ă©tĂ© scrutĂ©e, puis dĂ©faite, permettant de pirater tous les jeux de la plateforme.

L’analyse âžĄïž Ne dites plus reverse engineering, mais REA (pour Reverse Engineer Anything) : en quelques mois, tout vient de changer dans le monde de l’informatique. Non seulement les IA peuvent dĂ©faire ou reproduire les systĂšmes les plus avancĂ©s, mais des outils sont dĂ©sormais Ă  la portĂ©e de n’importe quel amateur.

La dystopie âžĄïž En 2037, ça fait 10 ans que nous avons la mĂȘme version de Photoshop aprĂšs la faillite d’Adobe, comme du reste des Ă©diteurs de logiciels. Heureusement que l’IA retouche elle-mĂȘme les photos
 ou les recrĂ©e, on ne sait pas trop.

Vu ailleurs

  • Non, il ne suffit pas de mettre de l’IA dans un robot pour qu’il fonctionne (MIT Tech review)

  • Comment les gĂ©ants de l’IA se prĂ©parent Ă  une rĂ©volte (Axios)

À la prochaine !

Grégory & Matthieu

[🧠 Contenu rĂ©dactionnel garanti 0% IA, 100% neurones humains ]

C'était Hallu World n°38

Portrait de Matthieu Balu

Matthieu Balu

Journaliste indépendant. Il a dirigé le pÎle Nouveaux formats et Futurs au HuffPost, aprÚs les services vidéo et sciences.

Portrait de Grégory RoziÚres

Grégory RoziÚres

Il pilote des projets d'innovation Ă©ditoriale dans plusieurs mĂ©dias, aprĂšs Heidi.news et le HuffPost oĂč il dirigeait Innovation, Sciences et Nouveaux formats. Il forme journalistes et organisations Ă  l'IA.

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