Édition n°4 — jeudi 6 novembre 2025

đŸ«§đŸ“Œ Quand la bulle IA commence Ă  sentir les subprimes

Licenciements chez Amazon, contrats records pour une chanteuse IA, datacenters façon subprimes
 Vu l’actu cette semaine, on en vient presque Ă  espĂ©rer que la bulle IA Ă©clate une bonne fois pour toutes. Et bonne semaine!

Par Matthieu Balu et Grégory RoziÚres · 5 min de lecture

Les Immanquiables

  • Deepfakes contre dĂ©mocratie
    đŸ—łïž Une fausse vidĂ©o de la prĂ©sidente irlandaise Catherine Connolly annonçant son retrait a circulĂ© juste avant l’élection du 24 octobre (qu’elle a remportĂ©). Meta l’a supprimĂ©e aprĂšs le dĂ©pĂŽt d’une plainte. Pendant ce temps-lĂ , aux Pays-Bas, le leader d’extrĂȘme-droite Geert Wilders s’est mĂȘme excusĂ© pour des dĂ©tournements similaires utilisĂ©s par son camp pendant la campagne. Il n’y aura plus d’élection sans deepfakes. Autant s’y habituer maintenant.
    “ Étant donnĂ© le nombre de likes sur Facebook pour un enfant de 4 ans qui a sculptĂ© une Ferrari en saucisses, je suis relativement inquiet ” - Mat, relativement inquiet

  • La meilleure langue pour vos prompts
    👅 L’anglais n’est pas la langue la plus adaptĂ©e pour Ă©crire un prompt, ni le français (deuxiĂšme đŸ„ˆ), mais le polonais. C’est la conclusion surprenante d’une Ă©tude (encore en cours de vĂ©rification). La raison : le combo langue slave + alphabet latin permet d’embarquer beaucoup de contexte par phrase, trĂšs pratique pour les LLM. Le polonais est aussi trĂšs bien reprĂ©sentĂ© sur Wikipedia, ce qui aiderait les IA Ă  mieux interprĂ©ter les questions.
    “ Des annĂ©es Ă  regarder les films en VO pour apprendre que c’était une arnaque. Tragique ” – Mat, qui se ressert une vodka

  • Obligez OpenAI Ă  vous oublier
    đŸ™…â€â™‚ïž Pas envie de nourrir OpenAI? Pour lui interdire de s’entraĂźner sur vos confessions intimes ou vos fanfictions du type “et si Zidane Ă©tait prĂ©sident”, vous pouvez ordonner Ă  ChatGPT de supprimer toutes vos donnĂ©es. Allez sur privacy.openai.com/policies , cliquez sur “Make a privacy request”, et vous voilĂ  en mesure de faire un lavage de cerveau Ă  votre ex-LLM.
    “ Vous pouvez aussi, au mĂȘme endroit, demander Ă  OpenAI d’enlever vos informations personnelles des rĂ©ponses de ChatGPT si vous avez tardĂ© Ă  bloquer l’usage de vos donnĂ©es ” – Greg, qui dĂ©couvre qu’il est connu de ChatGPT

BullshitomĂštre

Ma mĂšre m’a toujours conseillĂ© de ne jamais croire un patron sur parole. Alors quand Amazon justifie le licenciement de 14 000 personnes en invoquant l’ùre de l’IA, malgrĂ© 18 milliards de dollars de bĂ©nĂ©fices au dernier trimestre, j’y regarde Ă  deux fois.

L’explication officielle? Beth Galetti, vice-prĂ©sidente d’Amazon, ressort l’argument classique : “Le monde change rapidement, cette gĂ©nĂ©ration d’IA est la technologie la plus transformative depuis internet”. Il faut donc rester “souple” en “supprimant des couches”. Les licenciĂ©s apprĂ©cieront.

Mais si l’IA volera peut-ĂȘtre nos jobs un jour, les 14 000 humains virĂ©s cette semaine n’ont certainement pas Ă©tĂ© remplacĂ©s par une machine. Alors pourquoi ? Trois hypothĂšses semblent plus solides que le grand mĂ©chant LLM.

  • 📈 Amazon a trop embauchĂ© pendant le Covid, passant de 800 000 Ă  1,6 million d’employĂ©s en 2 ans.

  • 🌍 Amazon remplace ses employĂ©s amĂ©ricains par de la main-d’Ɠuvre Ă©trangĂšre plus rentable, ce que craignent justement deux sĂ©nateurs amĂ©ricains (l’entreprise est le premier demandeur de visas spĂ©ciaux pour Ă©trangers aux États-Unis).

  • 💰 Amazon a besoin d’économiser, non pas parce que l’IA fait le taff, mais pour vendre de l’IA: l’entreprise devrait dĂ©penser quelque 120 milliards de dollars cette annĂ©e (+50% sur un an) notamment pour accĂ©lĂ©rer AWS, son service cloud rĂ©cemment concurrencĂ© par Google et Microsoft sur l’hĂ©bergement de services IA, rappelle The Information.

Le graphe

Un graphique circule ces jours-ci dans les milieux financiers. Le journaliste amĂ©ricain Derek Thompson le prĂ©sente comme le “graphique le plus flippant du monde” - et effectivement, il y a de quoi.

Pendant que l’indice boursier amĂ©ricain S&P500 explose de 77% depuis la sortie de ChatGPT, les offres d’emploi tech s’effondrent de 32%. Le piĂšge est tentant: l’IA vole nos jobs, CQFD.
Mais corrĂ©lation n’est pas causalitĂ© (les meilleurs exemples sont ici). Comme le rappelle Thompson, les destructions d’emplois ont commencĂ© quelques mois avant l’arrivĂ©e de ChatGPT, au moment de la hausse des taux d’intĂ©rĂȘt de la Fed (banque centrale amĂ©ricaine). Le S&P 500 grimpe surtout grĂące aux boĂźtes qui licencient en invoquant l’IA tout en levant des milliards pour
 investir dans l’IA. Vous avez dit bulle ?

Ne laissez pas son nom de famille vous faire penser qu’il s’agit d’une artiste: Xania Monet n’existe pas. Pourtant, avec 1,3 million d’abonnĂ©s sur Spotify Ă  ce jour, elle est aujourd’hui l’une des chanteuses les plus Ă©coutĂ©es aux États-Unis. Depuis peu, elle a aussi beaucoup d’argent, grĂące Ă  un contrat de 3 millions de dollars, signĂ© avec le label Hallwood Media. Tout ça grĂące Ă  une voix chaude, typĂ©e chanteuse de gospel, qui colle Ă  son physique de star afro-amĂ©ricaine : Xania est une crĂ©ation IA trĂšs rĂ©ussie.

Ce qu’il y a de plus humain chez elle, ce sont les paroles de ses chansons, Ă©crites par son dĂ©miurge, la poĂ©tesse amĂ©ricaine Telisha Jones. Tout le reste est assurĂ© par les algorithmes d’une boĂźte d’IA musicale, Suno. Avec un prompt, Telisha crĂ©e une musique pour accompagner les chansons interprĂ©tĂ©es par Xania, dont la voix est Ă©galement gĂ©nĂ©rĂ©e. Tout ça fait beaucoup de calcul, une pincĂ©e d’humanitĂ©, et une foule de questions. Sur la lĂ©galitĂ© du projet, la part vĂ©ritable de crĂ©ation dans tout ça, et franchement, l’avenir des artistes eux-mĂȘmes. Chez qui Monet provoque logiquement une levĂ©e de bouclier.

De la soupe, et alors?

Et pour quel rĂ©sultat, d’ailleurs? Jugez vous-mĂȘme avec le plus gros hit de Xania.

Alors ? Moi, je trouve ça pas atroce, mais pas terrible. De la soupe commerciale? D’accord, mais on n’a pas attendu l’IA pour ça. Les chanteurs creux Ă  belle gueule biberonnĂ©s au vocodeur, ce n’est pas la faute de l’intelligence artificielle. Xania n’est qu’un avatar d’un genre nouveau, un symptĂŽme de plus de la maladie qu’est la production en sĂ©rie de musiques formatĂ©es.

Tout juste peut-on noter, comme le fait le substack de critique musicale Shatter the Standards , qu’utiliser le R’n’B, musique chargĂ©e des luttes et souffrances des noirs amĂ©ricains, pour en faire un terrain de jeu pour audioslop (oui, j’ai inventĂ© ce terme. Il est Ă  moi) est particuliĂšrement malvenu.

Un soldat dans la guerre de l’IA

Xania est surtout un beau symbole du mariage imminent entre majors du disque et boĂźtes d’IA. D’Universal Ă  Sony Music, les cadors du secteur manient la carotte et le bĂąton. Ils poursuivent les startups de la tech comme Suno et Udio pour violation du copyright, histoire de mieux nĂ©gocier de juteux partenariats. Fin octobre, Universal faisait ainsi savoir qu’une entente avec Udio avait Ă©tĂ© conclue, annonçant mĂȘme pour 2026 l’arrivĂ©e d’une nouvelle plateforme de crĂ©ation musicale par IA.

À l’heure oĂč Spotify supprime des milliers de chansons créées par IA de sa plateforme pour cause de violations de copyright (Johnny Hallyday qui chanterait du Aya Nakamura par exemple), Xania, elle, n’est pas une anomalie, mais le prototype de la nouvelle Ăšre qui s’ouvre pour la musique, avec la production en sĂ©rie d’artistes formatĂ©s, oĂč les majors se pressent de s’engouffrer.

L’ùre des robots sous IA est arrivĂ©e, mais pour l’instant c’est plus Madame Doubtfire que Terminator. Alors rions de bon cƓur devant la nullitĂ© de ce robot domestique Ă  80.000 dollars (pendant qu’on peut encore).

Signal faible

Les data centers sont-ils les nouvelles subprimes?

Le contexte âžĄïž Les grandes entreprises de la tech, de Microsoft Ă  Oracle, se ruent sur les data centers et les cartes graphiques pour s’assurer la puissance de calcul qui va leur donner l’avantage sur le voisin. DĂšs l’étĂ©, “Big tech” avait dĂ©jĂ  brĂ»lĂ© 155 milliards de dollars dans la course, et c’est loin d’ĂȘtre fini.

Le signal âžĄïž Fait rarissime dans son histoire, Meta (Facebook, Insta
) vient de s’endetter pour financer son projet “ Hyperion data center campus ”, et la maniĂšre est aussi intĂ©ressante que la somme engagĂ©e. Zuckerberg a notamment empruntĂ© 27 milliards auprĂšs des banques via la crĂ©ation d’une joint-venture, qui sera propriĂ©taire lĂ©gale du data center. Un montage financier qui va vous rappeler des souvenirs sympas.

L’analyse âžĄïž Le partenaire principal de cette joint-venture est Blue Owl Capital. Meta, qui financera une partie du projet avec l’ragent de Blue Owl Capital, sera surtout locataire du data center. Le reste de l’argent viendra de gestionnaires d’actifs, qui investiront dans des obligations adossĂ©es au projet. C’est compliquĂ© (c’est fait exprĂšs), mais l’équation “immobilier” + “obligations” + “risque” + “endettement” devrait vous mettre la puce Ă  l’oreille : oui, comme l’explique The Atlantic , le montage rappelle trĂšs fort les subprimes.

La dystopie âžĄïž Au vu du graphique le plus flippant du monde, une bonne crise financiĂšre mondiale de type 2008 est Ă  l’orĂ©e du bois avec l’explosion de la bulle.

Vu ailleurs

  • Vous avez dĂ©jĂ  tentĂ© de rĂ©cupĂ©rer une info d’un mĂ©dia sous paywall sans payer (on dira rien)? Eh bien OpenAI et Perplexity font pareil, et ça, c’est mal (CJR)

  • Sam Altman rĂ©pond ‘assez !’ quand on lui fait remarquer qu’OpenAI perd beaucoup d’argent, dans une longue interview qui vaut le coup (Bg2 podcast)

  • Comme si on n’avait pas assez de problĂšmes, dĂ©couvrez “l’empoisonnement des IA” pour contaminer votre chatbot prĂ©fĂ©rĂ© (The Conversation)

À la prochaine!

Grégory & Matthieu

[🧠 Contenu rĂ©dactionnel garanti 0% IA, 100% neurones humains ]

C'était Hallu World n°4

Portrait de Matthieu Balu

Matthieu Balu

Journaliste indépendant. Il a dirigé le pÎle Nouveaux formats et Futurs au HuffPost, aprÚs les services vidéo et sciences.

Portrait de Grégory RoziÚres

Grégory RoziÚres

Il pilote des projets d'innovation Ă©ditoriale dans plusieurs mĂ©dias, aprĂšs Heidi.news et le HuffPost oĂč il dirigeait Innovation, Sciences et Nouveaux formats. Il forme journalistes et organisations Ă  l'IA.

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