Édition n°27 — jeudi 4 juin 2026

đŸȘ™ Le mot le plus cher de 2026

Cette semaine, on s'est imaginés gagner du temps, Amazon a décidé de trahir les enfants, et les giga consommateurs d'IA vont devenir abstinents. Bonne lecture sur Hallu World!

Par Matthieu Balu et Grégory RoziÚres · 5 min de lecture

Les Immanquiables

  • 8% des entreprises ont un retour sur investissement avec l’IA
    💾 Le cabinet d’études KPMG vient de rendre son rapport annuel AI Pulse, menĂ© auprĂšs des entreprises de 20 pays, dont la France. Les chiffres disent beaucoup sur la transition actuelle : 95% des entreprises interrogĂ©es ont une “stratĂ©gie IA”, 64% disent en tirer des “bĂ©nĂ©fices rĂ©els”, mais seules 8% dĂ©crivent un retour sur investissement “mesurable”.
    “ Des bĂ©nĂ©fices, mais qu’on ne peut pas mesurer : IA et homĂ©opathie, mĂȘme combat ” – Mat, hypocondriaque

  • Des dessins animĂ©s 100% IA sur Amazon Prime
    🚾 La boĂźte de Jeff Bezos vient d’annoncer la mise en production de trois sĂ©ries animĂ©es pour enfants, qui seront disponibles sur le service de streaming Amazon Prime. On vous donne leur nom pour vous Ă©viter de perdre du temps (ou si vous ĂȘtes curieux) : Love, Diana: Music Hunters , Cupcake & Friends et Punky Duck. Pas de date annoncĂ©e encore.
    “ Si on ferme les yeux, c’est pareil qu’un vrai! ” — Mat, optimiste

  • “Le Chat” de Mistral devient “Vibe”
    đŸ€· Le français Mistral vient de dĂ©voiler un changement de nom, et avec ça de marketing : son chatbot “Le Chat” prend dĂ©sormais le nom de son outil de code (pensez Claude Code, par exemple) pour s’appeler “Vibe”. DerriĂšre ce rebranding, Mistral veut se positionner avant tout comme un outil de travail, capable d’écrire les mails, de gĂ©rer les documents, et bien sĂ»r de coder, tout cela dans une mĂȘme fenĂȘtre.
    “ Mistral vient de perdre son seul avantage face aux gĂ©ants US : son cĂŽtĂ© frenchy ” — Greg, chauvin

BullshitomĂštre

Le premier long-mĂ©trage entiĂšrement gĂ©nĂ©rĂ© par IA a fait sa premiĂšre Ă  Cannes. Le Wall Street Journal lui consacre un article admiratif : 95 minutes oĂč chaque personnage, dĂ©cor et accessoire a Ă©tĂ© construit par une IA gĂ©nĂ©rative. Sur LinkedIn , le patron de Higgsfield (la start-up d’IA qui a fait le film) Alex Mashrabov, jubile : “depuis des dĂ©cennies, Cannes est la salle oĂč le nouveau cinĂ©ma se fait lĂ©gitimer”.

Sauf que “Hell Grind” n’a jamais mis un pied au Festival. Pas de sĂ©lection officielle, pas de tapis rouge. Le service de presse de Cannes confirme Ă  Futurism que le film “n’a pas Ă©tĂ© projetĂ© dans le cadre de la programmation officielle” : tout au plus une “projection tierce” dans un cinĂ©ma de la ville, dans le cadre de ce qu’on appelle le “MarchĂ© du film”. Le MarchĂ© est bel et bien une composante accrĂ©ditĂ©e de Cannes. Sauf que c’est le bas de gamme : un endroit oĂč l’on projette n’importe quel film moyennant finance
 qui a par exemple accueilli le navet Sharknado.

Le plus fort, c’est que le bluff a marchĂ©. Le WSJ s’est fait berner et a Ă©crit que le film Ă©tait projetĂ© au Festival de Cannes, avant de procĂ©der Ă  une correction en catimini le 26 mai (d’ailleurs, Mashrabov a Ă©galement modifiĂ© son post LinkedIn). Le vĂ©nĂ©rable journal n’est pas le seul Ă  halluciner. Hell Grind a coĂ»tĂ© 500 000 dollars, dont 80 % pour la gĂ©nĂ©ration de vidĂ©os par IA. Et rien que pour ses 25 premiĂšres minutes, il a fallu 16 181 gĂ©nĂ©rations vidĂ©o pour 253 plans. Ca fait beaucoup de gĂąchis. Et pour un rĂ©sultat qui
 Bon, allez, on vous donne le teaser et on vous laisse juger, chacun ses goĂ»ts.

Nos amis du cabinet de recrutement Orientation Durable ont besoin de votre avis!
Si vous avez candidatĂ© pour un poste et que vous avez reçu une rĂ©ponse automatique (ou mĂȘme pas de rĂ©ponse du tout), il se peut que votre candidature ait Ă©tĂ© prise en charge par une IA.
Qu’est-ce que cela vous a fait? Cette idĂ©e change-t-elle votre vision de l’entreprise que vous visiez? Racontez votre expĂ©rience enrĂ©pondant au questionnaire.
Nous vous parlerons des rĂ©sultats de cette consultation sur Hallu World 👍

La grosse histoire

Il y a quelques semaines, dans notre Signal faible, on vous parlait d’Uber qui avait cramĂ© tout son budget annuel de Claude Code (l’agent IA d’Anthropic) en Ă  peine trois mois. On Ă©tait sĂ»r qu’on vous en reparlerait. Eh bien voilĂ .

Le directeur des opĂ©rations d’Uber a fini par lĂącher le morceau : justifier ces dĂ©penses pour l’IA devient “de plus en plus difficile”. D’un cĂŽtĂ©, ses ingĂ©nieurs faisaient tourner des agents lisant et gĂ©nĂ©rant des millions de “tokens”. De l’autre, il a voulu voir si cela amĂ©liorait la production de ses employĂ©s. Je pense que vous devinez la suite : c’est non. Et ce concept a bien Ă©videmment un nom en “ing”, comme toutes les modes : le “tokenmaxxing”.

Le tokenmaxxing, c’est la derniĂšre lubie de la Silicon Valley : brĂ»ler le plus de tokens d’IA possible pour avoir l’air dans le coup. Le token, c’est l’unitĂ© que les modĂšles dĂ©coupent pour lire et Ă©crire ; facturĂ© quelques centimes le million, mais les agents IA en bouffent des milliards.

Chez Meta, Google ou JPMorgan, on s’est mĂȘme mis Ă  Ă©valuer les salariĂ©s Ă  l’aune de leur consommation. Amazon hĂ©bergeait mĂȘme un classement maison, KiroRank, qui notait ses ingĂ©nieurs au token prĂšs. Jusqu’à ce que la direction dĂ©cide de tout dĂ©brancher : “ S’il vous plaĂźt, n’utilisez pas l’IA juste pour utiliser l’IA.”

Le graphique ci-dessous montre l’évolution de la consommation de tokens chez l’un des principaux distributeurs, OpenRouter.

Un dernier chiffre pour la route : selon EntelligenceAI, qui a passĂ© au crible l’usage de plus de 2 000 entreprises, Ă  peine 18 % des tokens dĂ©pensĂ©s finissent dans du code vraiment utilisĂ©. Le reste part en fumĂ©e, ou en tout cas pas dans le boulot.

Un directeur technique confiait par exemple Ă  Axios que ses employĂ©s sollicitaient des modĂšles haut de gamme pour
 consulter la mĂ©tĂ©o. Matan Grinberg, fondateur d’une startup d’agent IA, rĂ©sume le problĂšme d’une formule : “ Si votre fille a besoin d’un soutien en algĂšbre, vous trouverez sans doute quelqu’un de moins cher qu’Albert Einstein.”

La douloureuse

Et justement, la note est arrivĂ©e. Anthropic, dont le produit Claude Code a propulsĂ© le chiffre d’affaires annualisĂ© Ă  30 milliards de dollars, vient de changer ses rĂšgles pour les grandes entreprises : fini le forfait Ă  200 dollars par utilisateur, place Ă  20 dollars de base, plus la consommation rĂ©elle. Pour les plus gourmands, ça veut dire une facture qui explose. Microsoft, pourtant devenu l’un des principaux clients d’Anthropic, dĂ©branche la plupart de ses licences Claude Code d’ici fin juin. Une dĂ©cision “financiĂšre” autant que stratĂ©gique (ils produisent Copilot, un agent concurrent), glissent des sources internes.

À l’heure oĂč Anthropic, OpenAI et SpaceX prĂ©parent leur entrĂ©e en bourse, cette mise Ă  la diĂšte de tokens pourrait avoir des effets sur la croissance de leurs revenus. Et donc sur le retour sur investissements de tous ces gens qui ont investi des milliards avec la promesse d’une croissance exponentielle. Tout ça n’est pas de nature Ă  arrĂȘter la rĂ©volution provoquĂ©e par l’IA, mais suffira peut-ĂȘtre Ă  dĂ©gonfler une possible bulle.

Click and collect

Ça fait les gros titres aux États-Unis. L’avocate amĂ©ricaine Erin Brockovich (oui, celle du film) a lancĂ© une carte participative des Data Centers aux États-Unis pour aider la population Ă  lutter contre leur dĂ©ploiement sans concertation.

L’initiative existe aussi en France : cela s’appelle le nuage Ă©tait sous nos pieds , un site qui cartographie les data centers existants, ceux Ă  construire, ceux Ă  venir
 Un projet d’utilitĂ© publique.

Signal faible

Le contexte âžĄïž L’atout le plus mis en avant de l’IA, celui qui l’a rendue inĂ©vitable en quelques annĂ©es dans presque toutes les entreprises, c’est le gain de temps qu’elle permettrait. Automatiser des procĂ©dures, ou demander au LLM de rĂ©flĂ©chir pour nous, c’est du temps que l’on rĂ©cupĂšre pour autre chose.

Le signal âžĄïž Une Ă©tude menĂ©e par des chercheurs amĂ©ricains (de Stanford et du MIT, entre autres) s’est penchĂ©e sur le temps que l’on gagne rĂ©ellement Ă  confier notre travail Ă  une IA, contre celui que l’on pense gagner. Les rĂ©sultats sont Ă©difiants : en moyenne, les participants ont pensĂ© gagner 56 secondes par tĂąche qu’ils ont dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  l’intelligence artificielle
 quand ils n’en ont gagnĂ© que 7,5.

L’analyse âžĄïž Cette diffĂ©rence s’expliquerait par notre soulagement : lorsque l’on confie son travail Ă  une machine, cela nous allĂšge l’esprit, et nous l’interprĂ©tons comme du temps gagnĂ©. Y compris quand ce n’est pas du tout le cas : demander une tĂąche simple, comme Ă©crire un mail, Ă  une IA peut nous prendre plus de temps que de l’écrire nous-mĂȘmes. Il faut rĂ©diger le prompt et, surtout, relire.

La dystopie âžĄïž Tous vos emails sont Ă©crits automatiquement par une IA, mais vous lisez cinq fois plus votre boite mail qu’avant. Vous ne gagnez pas de temps, votre travail n’est pas plus intĂ©ressant. On appelle ça le progrĂšs.

Vu ailleurs

  • Si jamais la crise de l’IA arrive, c’est le monde entier (et pas seulement la tech) qui s’effondre (Znetwork)

  • Depuis la fin des annĂ©es 2010, on devient tous idiots, merci l’IA, mais pas que (Futurism)

  • La nouvelle mode ? Glisser des fautes de frappe dans les textes pour montrer qu’on n’est pas une IA (The Atlantic)

  • Le journalisme reçoit en pleine face la vague de l’IA, mais il a des atouts sur lesquels miser (Le Grand Continent)

À la prochaine!

Grégory & Matthieu

[🧠 Contenu rĂ©dactionnel garanti 0% IA, 100% neurones humains ]

C'était Hallu World n°27

Portrait de Matthieu Balu

Matthieu Balu

Journaliste indépendant. Il a dirigé le pÎle Nouveaux formats et Futurs au HuffPost, aprÚs les services vidéo et sciences.

Portrait de Grégory RoziÚres

Grégory RoziÚres

Il pilote des projets d'innovation Ă©ditoriale dans plusieurs mĂ©dias, aprĂšs Heidi.news et le HuffPost oĂč il dirigeait Innovation, Sciences et Nouveaux formats. Il forme journalistes et organisations Ă  l'IA.

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