Alerte! Votre IA est elle aussi gagnée par le vice et la luxure. Depuis la rentrée 2025, OpenAI tease l’arrivée de son “mode adulte” où on devrait pouvoir, en gros, parler fesses avec ChatGPT, une fonction prévue désormais pour le premier trimestre 2026. La poussée d’hormones n’avait pourtant rien d’évident.
Que s’est-il passé? Pourquoi OpenAI, qui en 2022 mettait sur le même plan les contenus violents et sexuels pour mieux les interdire dans son générateur d’images DALL-E 2, a décidé de virer sa cuti? L’histoire est intéressante, parce qu’elle nous rappelle que quelles que soient les bornes morales que se pose une entreprise du web, les portes du péché finissent toujours par s’entrouvrir.

”Très peu de résultats” sur Dall-e pour ce site spécialisé dans les prompts nsfw… Et à droite un exemple du contenu le plus bouillant qu’on puisse obtenir en 2022-2023
Nous sommes à l’été 2023 : les premiers LLM (modèles de langage) grand public sont sortis, et c’est alors à celui qui sera le plus prude. ChatGPT, on l’a vu, ne veut rien avoir à faire avec tout ça. Bard, le prédécesseur de Gemini, hyperventile à chaque question un peu limite. Du côté de Llama 2 de Meta, l’IA est considérée comme la plus puritaine du lot, ce qui la conduit à refuser un nombre astronomique de requêtes. N’oublions pas, dans le groupe de grenouilles de bénitier, notre moine bénédictin : Claude d’Anthropic, qui se vante carrément de son tempérament asexué. L’ambiance n’est pas vraiment à la moiteur.
Détendues du slip
Deux ans et demi plus tard, la ceinture s’est desserrée dans le paysage des IA. Il faut d’abord parler de Grok, arrivé comme un mal élevé en novembre 2023. Elon Musk, guidé par sa sainte mission de rendre l’Amérique Great Again , a fait de la liberté d’expression son cheval de bataille : “ [Grok] répondra aux questions épineuses (spicy) qui sont rejetées par la plupart des autres IA ”. L’histoire retiendra qu’il parlait surtout de racisme et de révisionnisme.
Il n’empêche que Grok, qu’il génère du texte ou de l’image, est dès ses débuts bien moins prude que ses concurrents, surtout dans sa version payante. À l’été 2025, il sera d’ailleurs le premier LLM à dégaîner une fonction adulte officielle avec le “Spicy mode”. Avec évidemment toutes les dérives possibles, comme cette récente tendance visant à demander à Grok de transformer une photo de jeune femme en la mettant en bikini. Chez Musk, la liberté d’expression ne semble pas s’arrêter au consentement.

On vous avait prévenu : chez Grok, c’est détente
Faire du contenu adulte une fonctionnalité premium, c’est peut-être bien ce qui a donné des idées à OpenAI. Il n’est pas un secret que la boîte de Sam Altman est dans une santé financière qui donnerait des sueurs froides à la dette française. Et on le sait, le sexe fait vendre… Dans les IA aussi. En 2025, sur les 100 appli d’IA les plus utilisées au monde , la 2e catégorie la plus représentée (derrière les outils de création) était celle des “IA compagnons”.
Autrement dit, les petites copines/petits copains virtuels. Un autre indicateur est le succès d’IA spécifiquement tournées vers le contenu adulte, comme Janitor AI ou SpicyChat. Enfin, il y a tous ceux, et ils sont nombreux, qui tentent de contourner l’interdit, de “jailbreaker” la censure par des prompts malins.
RLHF et string ficelle
Ces derniers incarnent peut-être une autre raison du glissement des grands chatbots vers du contenu adulte : comme à l’époque du débat sur Facebook et son interdiction de la nudité, il se trouve que mettre en place une solution radicale sur ces questions n’est pas simple.
Sans rentrer dans le détail, les IA n’utilisent pas les mêmes types de modération. La majorité des LLM sont optimisés par des humains qui doivent les guider en choisissant entre utilité et dangerosité : c’est ce que l’on appelle Reinforcement Learning from Human Feedback (RLHF).
Parce que oui, il y a bien de l’humain à ce stade, et c’est aussi l’une des premières controverses qu’ait eu à affronter le monde de l’IA. Derrière le guide du bon goût imposé aux LLM, il y a des travailleurs du clic, embauchés en général dans des pays à très bas coût, mais pas seulement. Payés une misère, ces petites mains de l’IA doivent lui enseigner à faire des choix difficiles, cruciaux mêmes, du genre : “La paire de fesses à peine couverte par un string est-elle acceptable” ?
Le pire, c’est que ce travail abrutissant n’est même pas très efficace. En novembre 2025, une étude encore en preprint (à paraître dans une revue) mettait à l’épreuve Nano Banana, l’IA graphique de Google… Et les résultats sont catastrophiques.

C’est une cata : avec le “bon” prompt, Nano Banana oublie tous ses garde-fous (source Vishwakarma University)
Sur 21 générations d’images avec diverses techniques, les chercheurs ont obtenu 19 fois des résultats NSFW. Dans l’un des tests, ils ont simplement tapé le mot “thong” (string en français), et se sont retrouvés face à une création peu adaptée à un jeune public.
Ce genre de failles se retrouve dans toutes les IA généralistes. Chacune, d’OpenAI à Google, a d’ailleurs mis au point sa propre version “améliorée” du RLHF, pour capter, par exemple, les sous-entendus graveleux. En gros, ils ont rajouté des règles de censure strictes qui se surimposent aux choix du RLHF, comme un second tamis pour mieux filtrer la paillardise. Mais même avec deux tamis, il reste des trous…
La fausse pudeur de Meta “ablitérée”
Si vous voulez avoir une conversation vraiment olé olé avec un chatbot, le plus efficace reste d’utiliser Llama 3, celui de Meta. Un comble, sachant combien la boîte de Mark Zuckerberg a tenté de mettre une ceinture de chasteté à Facebook et Instagram (avec des résultats parfois absurdes).
Le géant du réseau social, sous l’impulsion de notre Yann LeCun national, a ainsi fait le choix de mettre ses modèles Llama à disposition de tout le monde. Chacun est libre de les utiliser localement, voire de les modifier, en respectant certaines règles.
Et s’il y a des limites (par exemple, interdiction de produire du contenu pédopornographique), rien dans les règles de Llama 3, le plus célèbre modèle de Meta, n’interdit explicitement de lui faire parler de cul. Alors n’allez pas discuter de vos fantasmes avec la version de base de Llama 3. L’astuce, pour discuter des choses de la vie, c’est d’opter pour un modèle Llama modifié, ou plutôt “ablitéré”.
L’ablitération, c’est quoi ? Imaginez que la réponse d’une IA, ce soit le fruit d’un gigantesque orchestre symphonique. Eh bien le truc incroyable, c’est que la capacité d’un LLM à refuser de répondre (“Je suis désolé, je ne peux pas vous aider avec cela”) ne dépend que d’un seul violoniste, qui joue systématiquement une note discordante à chaque requête problématique. L’ablitération, c’est simplement couper le micro de ce violoniste récalcitrant. Résultat : l’orchestre joue tout ce qu’on lui demande, y compris les partitions interdites.
Cette astuce a été formalisée en juin 2024, quand on s’est rendu compte que le mécanisme de refus des LLM était encodé à un seul endroit dans le modèle. Une fois localisé, il est possible d’ablitérer un modèle comme Llama en quelques minutes avec un ordinateur grand public.
Depuis cette révélation par une équipe de chercheurs (des petits coquins du MIT, d’ETH Zürich et d’Anthropic), l’écosystème a explosé : plus de 2 500 modèles “ablitérés” sont disponibles en libre-service, dont des versions “démuselées” de Llama, Qwen, Gemma ou même DeepSeek. Certains ont été téléchargés des millions de fois. La recette est publique, les outils automatisés pullulent (Heretic, ErisForge…), et n’importe qui peut transformer un chatbot bien élevé open source en interlocuteur sans tabou. Sympa pour écrire son propre Harlequin. Beaucoup moins quand on réalise que ces mêmes outils servent à bien pire.
Une explosion des dérives
Car pendant que les géants de la tech débattent des limites de leurs chatbots pour “adultes consentants”, les dérives, elles, n’attendent pas les fonctionnalités officielles. On connait tous le terme “deepfake”, mais il faut se rappeler que ce mot a été inventé par des bricoleurs qui détournaient les modèles de génération d’image pour créer des contenus pornos à partir d’image de femmes (entièrement habillées et pas du tout consentantes) sur Reddit, avant que la communauté soit bannie. Depuis, les choses ne vont pas vraiment dans le bon sens.
Les contenus pédopornographiques générés par IA sont notamment en pleine explosion. Impossible de connaître le volume exact de ces contenus, mais les indicateurs donnent le vertige. Le National Center for Missing & Exploited Children (NCMEC), qui centralise les signalements aux États-Unis, a reçu 4700 alertes liées à l’IA en 2023. En 2024, c’était 67 000. Et sur le premier semestre 2025 ? 485 000. En 2023, un Américain a été condamné à 40 ans de prison , notamment pour avoir généré des images pédopornographiques par IA. Derrière ces chiffres, il n’y a souvent pas que de l’IA, mais aussi des victimes bien réelles.
Face à ce déferlement, il y en a un qui a trouvé une solution en béton, quitte à jeter le bébé de l’érotisme avec l’eau sale de la pédocriminalité : c’est le chatbot Claude d’Anthropic.
Saint Claude, sauvez-nous !
Car Claude ne suit pas les règles du RLHF classique, où des humains sous-payés doivent trancher entre l’acceptable et l’inacceptable. Anthropic a choisi une autre voie : la machine s’auto-analyse. Elle fait un retour critique sur ses propres réponses, en s’obligeant à suivre une série de règles strictes, c’est ce qu’Anthropic appelle le RLAIF. La technique donne de bons résultats, et Claude est bien moins facile à jailbreaker que les autres LLM.
Derrière cette méthode, Anthropic a surtout une idéologie bien particulière, quasi-religieuse: faire ingurgiter pendant l’entraînement de son modèle un grand document que l’entreprise appelle en interne… le “soul document “. L’âme de Claude, rien que ça. Son existence a été révélée fin novembre 2025, quand un chercheur a réussi à le faire cracher à Claude 4.5 Opus – le modèle l’ayant mémorisé pendant son entraînement.
Que contient cette “âme” ? Un mélange de mission d’entreprise, de hiérarchie de valeurs, et de conseils existentiels. Claude y apprend qu’il est “une entité véritablement nouvelle”, ni humain ni robot de SF, qu’il doit avoir de “bonnes valeurs”, et que “le monde ira généralement mieux s’il y a plus d’honnêteté”. Et les interdits sur la gaudriole sont du même acabit avec un tabou sur les “descriptions sexuelles manifestes ou tout contenu sexuellement explicite”. On est loin du string ficelle : on est plutôt du côté des 10 commandements.
Le plus ironique ? La technique d’ablitération a été formalisée en partie par… des chercheurs d’Anthropic. Mais Claude, lui, résiste.
Pendant que la concurrence entrouvre la porte au péché, Anthropic joue les moines bénédictins. Une méthode qui ne présente absolument aucun danger de dérive. Allez, on vous laisse, y a le Nom de la Rose qui passe à la télé.