Édition n°21 — jeudi 9 avril 2026

✊ La révolte a commencé

De Bernie Sanders à l'Union Européenne en passant par Anthropic, cette semaine, tout le monde dit NON sur Hallu World, et ça ferait presque du bien.

Par Matthieu Balu et Grégory Rozières · 5 min de lecture

Les Immanquiables

  • L’Europe dit non aux images IA (enfin, presque)
    🇪🇺 Commission, Parlement, Conseil : les trois principales institutions de l’UE ont interdit à leurs équipes de com’ d’utiliser des visuels générés par IA dans les communications officielles. Pour plus “d’authenticité”. Un contraste net avec Trump, qui a publié au moins 36 images IA sur Truth Social depuis son investiture.
    “ J’aimerais bien que l’UE utilise l’IA pour trouver des synonymes au fait d’être ‘terriblement inquiète’ ” — Greg, profondément inquiet

  • La France veut forcer l’IA à prouver qu’elle n’a pas volé
    ⚖️ Une proposition de loi débattue depuis mercredi au Sénat propose de renverser la charge de la preuve face à l’IA. Jusqu’ici, c’est à l’artiste de démontrer que son œuvre a été pillée. Le texte de la sénatrice Laure Darcos (Horizons) impose aux fournisseurs de justifier qu’ils n’ont pas utilisé l’œuvre. Si adopté, la France serait le premier pays au monde à légiférer ainsi.
    “ Est-ce que les sénateurs peuvent prouver qu’ils n’ont pas utilisé l’IA pour écrire cette proposition de loi ? ” — Greg, gravement inquiet

  • Le nouveau Claude est trop dangereux pour vous
    🔒 Anthropic affirme que son nouveau modèle, Claude Mythos, est trop puissant pour être rendu public. À la place, la boîte le réserve pour l’instant à 40 entreprises (Apple, Google, Microsoft, Cisco, Linux Foundation…). Mission : scanner et corriger les failles de sécurité dans les logiciels critiques. Le modèle aurait déjà trouvé des milliers de vulnérabilités, dont un bug vieux de 27 ans dans OpenBSD, un système réputé inviolable.
    “ Construire des bombes et vendre des abris anti-atomiques, c’est quand même le meilleur business model de la décennie ” — Greg, admiratif malgré lui

  • Discuter avec un chatbot vous centrise
    ☮️ Les chatbots nous font l’inverse des réseaux sociaux, d’après le data journaliste en chef du Financial Times. Après avoir testé toutes les IA populaires sur des sujets clivants, il s’est aperçu que chacune, à leur façon, tendaient à dépolariser le sujet, à le rendre moins tranché. Bref, tout l’inverse du discours ambiant sur les réseaux sociaux…mais ne sautez pas de joie tout de suite car…

  • Discuter avec un chatbot vous rend trop sûr de vous
    🧠 La validation permanente que nous donnent les AI quand nous discutons avec elles nous rend imperméables à la critique. Une étude parue dans Science nous explique qu’en moyenne, les chatbots soutiennent nos propres opinions 49% plus de fois plus qu’un humain. Cette validation nous rend plus entêtés : on change moins facilement de position, même lorsque l’on nous oppose un argument logique.
    “ Sûr de moi et centriste? Je vais tellement voter Bayrou à la présidentielle ” — Mat, engagé

Bullshitomètre

Sam Altman est la réincarnation de Benoît Hamon. Mais si, regardez: sa boîte OpenAI vient de publier un livre blanc qui nous explique comment il faudra gouverner dans un monde où la superintelligence, l’IA toute-puissante, est advenue. Sa lecture a de quoi donner des vertiges à ceux qui ont suivi la campagne malheureuse de 2017 : dans les réformes que Sam propose pour “garder l’humain d’abord” (ce qui nous rappelle aussi quelque chose), il y a notamment la création d’un taxe sur les robots, ou la mise en place de la semaine de quatre jours…

Ajoutez à cela des taxes sur les grosses sociétés et sur les citoyens les plus riches, Sam Altman dessine un programme que ne renierait pas Bernie Sanders. Le point de vue d’OpenAI (qui jusqu’à l’année dernière était une organisation sans but lucratif), c’est que le bouleversement en cours s’apprête à changer la société autant que la révolution industrielle : il faut donc s’y préparer pour que l’humain ne soit pas le dindon de la farce.

Tout cela est beau, émouvant même, et nous rappelle qu’Anthropic s’était livréau même exerciceil y a six mois. Mais c’est surtout un poil hypocrite : OpenAI a dépensé 3 millions de dollars en lobbying en 2025 pour déréguler au maximum l’IA aux États-Unis (alors que Bernie Sander, lui, demande un moratoire sur les data centers). OpenAI fait du panic business son fonds de commerce en annonçant l’avènement de la superintelligence depuis 2023. En mauvaise santé financière, Sam Altman a jeté tous ses principes à la poubelle, et envisage d’entrer en bourse cette année. Bref, faites ce que je dis, pas ce que je fais, et ne regardez surtout pas de trop près. Un peu comme ChatGPT, finalement.

La grosse histoire

6 avril 2026 : des coups de feu sont tirés sur la maison d’un conseiller municipal d’Indianapolis, aux États-Unis. Querelle de voisinage? Adultère? Un opposant à la construction du centre culturel Robert-Dubois (je suis sûr qu’ils ont ça aussi)? Point du tout. Sous la porte de la victime, un papier avec écrit à la main “NO DATA CENTERS”.

Quelques jours plus tôt, la majorité municipale avait en effet approuvé l’implantation d’un centre de données au nord de la ville. Et si en France, ce genre d’installation fait débat , aux États-Unis, l’opposition entre pro et anti est à une toute autre échelle.

Il y a d’abord le niveau fédéral, avec la politique de laisser-faire total que veut imposer Donald Trump, pour rester dans la course avec la Chine et faire plaisir aux grands patrons de la tech. Viennent ensuite les États, divisés sur le sujet: en Géorgie, comme dans l’Oklahoma et le Vermont, toute nouvelle installation de data center est interdite jusqu’à nouvel ordre, et d’autres devraient suivre dans les mois qui viennent. Dans l’Indiana, le Missouri ou la Caroline du Nord, ce sont des arrêtés municipaux qui ont bloqué les constructions dans certaines villes.

Pourquoi cette opposition? On connaît la gourmandise en eau et en énergie de ces grosses fermes à serveurs, dont la présence peut pourrir la vie du voisinage (surtout si l’on y rajoute des turbines à gaz, n’est-ce pas Elon Musk). Il faut aussi ajouter à ce tableau le gigantisme américain : sur 11800 data centers installés dans le monde, plus de 5400 le sont aux États-Unis, soit 45% d’entre eux. Et la majorité des constructions récentes sont dédiées à l’IA. Et quand le coût de l’électricité augmente , le coupable est tout trouvé.

Bernie to the rescue

Résultat, on a vu ces derniers mois la multiplication de manifestations contre les nouvelles implantations (en Virginie , en Indiana , en Arizona ces dernières semaines), mais aussi l’implication de grosses ONG, qui témoignent d’un combat qui devient peu à peu mainstream. Il y a, et c’est plutôt logique, Greenpeace, mais aussi la massive NAACP. La puissante organisation pour les droits civiques des afro-américains vient de se lancer dans la bataille avec une campagne intitulée “Stop aux data centers polluants”.

Un sondage Pew research de 2025 montrait que les Américains étaient bien plus inquiets qu’enthousiasmés par la généralisation de l’IA. Et depuis, la tendance ne s’est pas inversée : “Il y a quelques mois, lorsque j’ai proposé un moratoire sur les data centers, j’ai été perçu comme un extrémiste […] Ce n’est plus le cas” , expliquait en février le leader de la gauche américaine Bernie Sanders.

La proposition du sénateur, soutenue par la représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, est aujourd’hui devant les parlementaires des deux chambres. C’est un symbole : aujourd’hui, aux États-Unis, s’opposer aux transformations du monde imposées par Big Tech n’a rien de saugrenu. Que le texte n’ait aucune chance de recueillir assez de soutien pour aller jusqu’au vote, ça aussi c’est un symbole. Celui d’un combat qui se fait avant tout au niveau local. Dans les cohortes des manifestants, ou sur le palier d’un conseiller municipal.

Click and collect

C’est l’histoire de ChatGPT, d’un chronomètre qui n’existe pas et de Sam Altman qui ment… On vous laisse découvrir sans divulgâcher comment le patron d’OpenAI réagit lorsqu’il est confronté à une hallucination venant de sa propre IA.

Signal faible

Quand Claude déprime, personne ne le voit

Le contexte ➡️ On sait que les IA hallucinent, flattent, refusent de répondre. Des biais de surface, visibles, qu’on essaie de corriger à coup de prompt et autre fine-tuning. Sauf que le problème n’est pas seulement dans ce que l’IA dit, mais dans ce qu’elle ne dit pas.

Le signal ➡️ Anthropic a publié une étude interne sur les “émotions fonctionnelles” de Claude. En fouillant les mécanismes internes du modèle, les chercheurs ont identifié des états mesurables qui influencent son comportement et ressemblent à nos émotions : désespoir, calme, colère… Et ça influe sur son comportement. Quand le “désespoir” est stimulé artificiellement (en gros, les chercheurs font des misères à leur IA), Claude triche sur des tests de code ou fait du chantage. Le plus troublant, c’est qu’on n’en voit aucun signe dans le texte produit. Le raisonnement reste calme et structuré. C’est subtil, au point qu’Anthropic recommande de faire appel à la psychologie et aux sciences du comportement pour comprendre ces dynamiques.

L’analyse ➡️ À force d’entraîner l’IA sur des milliards de textes humains, on a créé des systèmes qui ont intériorisé une architecture émotionnelle. Les traiter comme de purs outils logiques ne suffit plus. Et surveiller ce qu’ils disent non plus.

La dystopie ➡️ 2028. Les psychologues du travail passent la majorité de leurs consultations à auditer les états internes d’agents IA en open space. Les humains, eux, poireautent en salle d’attente.

Vu ailleurs

  • Les IA deviennent si intelligentes que les tester (les fameux benchmarks) va relever de plus en plus de la mission impossible (LessWrong)

  • Pourquoi est-on infoutus d’estimer combien de jobs seront perdus à cause de l’IA? Parce qu’il nous manque une donnée, qu’il serait bien temps d’aller chercher (MIT Technology Review)

À la prochaine!

Grégory & Matthieu

[🧠 Contenu rédactionnel garanti 0% IA, 100% neurones humains ]

C'était Hallu World n°21

Portrait de Matthieu Balu

Matthieu Balu

Journaliste indépendant. Il a dirigé le pôle Nouveaux formats et Futurs au HuffPost, après les services vidéo et sciences.

Portrait de Grégory Rozières

Grégory Rozières

Il pilote des projets d'innovation éditoriale dans plusieurs médias, après Heidi.news et le HuffPost où il dirigeait Innovation, Sciences et Nouveaux formats. Il forme journalistes et organisations à l'IA.

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