Édition n°29 — jeudi 18 juin 2026

⏱️ Le jour où l'IA s'est arrêtée

Cette semaine, les États-Unis coupent les vannes, des patrons de la tech nous tannent et Meta tombe en panne. Bonne lecture sur Hallu World!

Par Matthieu Balu et Grégory Rozières · 5 min de lecture

Les Immanquiables

  • Google responsable de ce que son IA écrit pour un tribunal de Munich
    💻 Un tribunal régional allemand vient de juger que les résultats affichés par Google Overview, la réponse créée par IA en haut des résultats d’une requête (bientôt en France), étaient sous la responsabilité de la firme américaine. Jusqu’alors, s’il y avait une fake news dans le moteur de recherche, l’auteur du site était responsable légalement. Google peut encore faire appel.
    “ Prendre ses responsabilités? Ça va pas? Et la prochaine étape, c’est quoi, payer ses impôts? ” — Mat, scandalisé

  • L’UE dévoile les logos pour signaler le contenu IA
    🪧Dans le cadre de l’AI Act européen, on sait maintenant quels visuels les plateformes vont pouvoir apposer sur le contenu “deep fake”, c’est-à-dire réaliste, créé par IA. Les boîtes d’IA et ceux qui l’utilisent (journalistes, créateurs de contenu…) sont visés. Ils n’ont pas l’obligation d’utiliser ces petits logos, mais à partir du 2 août 2026, ils seront de toute façons forcés d’afficher clairement si un contenu est de l’IA ou non.
    “ Je leur prédis autant d’effet que les logos (-12) quand Die Hard passe à la télé ” — Mat McLane

  • Donner ma CB à ChatGPT, oui, pourquoi pas?
    💳 Visa va brancher son réseau de paiement dans ChatGPT. Le chatbot d’OpenAI ne remplit plus seulement votre panier : il achète le produit avec votre argent. Et évidemment, tout ça est très sécurisé. Personne, surtout pas un service de vérification d’arnaques , n’a trouvé que ChatGPT pouvait recommander des faux magasins clonés, montés pour siphonner vos coordonnées bancaires. Oula, non, pas du tout.
    “C’est génial, maintenant après avoir acheté un truc inutile, j’aurai la meilleure excuse à sortir à ma femme “ — Greg, collectionneur de gadgets

  • Pour frapper en Iran, les États-Unis ont utilisé Grok
    🪖 Dans le cadre d’un procès contre la pollution des serveurs de xAI, à l’origine du chatbot Grok, le ministère de la justice américain vient de révéler que l’armée avait fait appel à la boîte d’Elon Musk pour identifier des milliers de cibles en Iran. C’est donc l’outil “Grok Gov Model” qui a remplacé Anthropic comme partenaire de l’armée américaine depuis le mois de février.
    “ Pourquoi vous faites cette tête? Vous n’allez pas me dire qu’Elon Musk est dangereux? ” — Mat, rassurant

Bullshitomètre

“L’IA va vous piquer votre boulot !” Essayez de compter combien de fois vous avez entendu cette phrase ces dernières années (rendez-vous dans 5 minutes). Ses hérauts les plus bruyants ne sont pas des syndicats, mais les vendeurs d’IA eux-mêmes. En mai 2025, Dario Amodei (Anthropic) promet un “bain de sang des cols blancs” : jusqu’à la moitié des postes de bureau juniors rayés, le chômage propulsé à 10-20 % en cinq ans. Sam Altman (OpenAI) jurait depuis des années que l’IA allait “remplacer la plupart des métiers”, des catégories entières “totalement, totalement disparues”.

Sauf que ces dernières semaines, on assiste à un magnifique 180° tout en glisse. Le 26 mai 2026, Altman se dit “ravi de s’être trompé” : finalement, pas d’apocalypse de l’emploi. Amodei, plus retors, ne renie rien: il recadre. Les tâches seront automatisées, pas les métiers : “si vous automatisez 90 % d’un job, chacun fait les 10 % restants” [quand on vous dit que c’est un génie, ndMat]. Fini le chômage, bonjour le travail inspirant!

Mais pourquoi? D’abord, car le réel n’a pour l’instant pas suivi la prophétie. La propre recherche d’Anthropic ne relève “aucune hausse systématique du chômage” chez les métiers les plus exposés depuis fin 2022. Tout au plus un frémissement : environ 14 % d’embauches en moins chez les 22-25 ans, et encore, “à peine significatif”.

Une simple coïncidence temporelle. Amodei adoucit son discours le 5 mai. Le 1er juin, Anthropic dépose son dossier d’introduction en Bourse, valorisée à 965 milliards de dollars. Altman se félicite de s’être trompé le 26 mai. OpenAI dépose le sien une semaine plus tard. La morale de la fable: qui cherche l’argent de Business angels vend l’apocalypse ; mais pour l’argent des retraités, vendez plutôt le paradis.

La grosse histoire

Bye, Fable 5 et Mythos, Trump interdit les deux modèles les plus avancés d’Anthropic pour les non-Américains! Je suis sûr que vous avez entendu parler de cette histoire, qui a largement été diffusée dans les médias. Le gouvernement étatsunien, alerté sur des failles qui auraient pu faire de ces puissants LLM des armes contre l’Amérique, en a brutalement limité l’usage.

Pour les Européens qui ont vu leur accès révoqué, cela pose, bien sûr, la question essentielle de la souveraineté et de l’autonomie par rapport aux géants américain et chinois dans l’IA. Mais ce n’est pas tout.

On vient d’assister à une dégradation forcée, l’inverse du surclassement. Les utilisateurs de Fable 5 se sont retrouvés à utiliser Opus 4.8. Un modèle haut de gamme, pensé pour des tâches complexes… Mais tout de même, un modèle inférieur à Fable. Qui lui-même est une version bridée de Mythos 5, un modèle qu’Anthropic qualifie de si puissant qu’il n’est disponible que pour une poignée d’entreprises, triées sur le volet.

Cette stratification qui se dessine à mesure que se multiplient les modèles d’IA, elle a un nom : “l’inégalité agentique”, comme s’intitule un papier publié au mois d’avril par des chercheurs de l’université d’Oxford et de Google DeepMind. La thèse, c’est que l’IA est un produit qui va se répartir inégalement et creuser encore les différences entre riches et pauvres. Non seulement certains n’y auront pas accès, mais les modèles qu’utiliseront les plus favorisés ne seront pas ceux des autres. C’est l’effet Matthieu, bien connu des sociologues: “les plus riches deviennent plus riches et les plus pauvres, plus pauvres”.

Twingo contre Rolls Royce

On comprend très bien cette réflexion lorsqu’on jette un coup d’oeil aux prix pratiqués par les boîtes d’IA. Faire brûler un million de tokens (la monnaie de base des IA) par Claude Mythos coûte entre 10 et 50 dollars. Lorsque l’on utilise Opus 4.8, c’est 5 à 25 dollars. Claude Haiku 4.5, le modèle le plus léger, coûte lui entre 1 et 5 dollars par million. Chez Mistral, c’est 2 à 5 dollars pour son modèle phare. Quant à Deepseek, le spectre va de 0,002 à 0,87 dollar. Les différences de prix sont gigantesques, et reflètent en partie des écarts de performances…

Sans même parler de l’indisponibilité de Fable et Mythos, cet écart de prix est en train de créer des écarts d’usages, y compris pour beaucoup d’entreprises désireuses d’éviter de cramer tout leur budget IA en 3 jours. En clair, certains délaissent les meilleures IA pour d’autres, plus abordables. Ça vous rappelle quelque chose?

Allez, en deux briques : Apple, Microsoft. Toujours pas? Deux de plus: iPhone, Android. Sauf qu’ici, on ne parle pas simplement du système d’exploitation qui vous permet d’ouvrir un éditeur de documents ou de vous connecter à internet. Alors logiquement, à la commission , au parlement , au gouvernement et dans l’opposition , on hurle à l’unisson sur les besoins d’une IA souveraine à hautes performances.

À raison. L’IA est un changement de fond comparable à l’arrivée d’internet, voire à la révolution industrielle. Et dans cette nouvelle ère, les inégalités ont déjà commencé.

Le prompt

[...] Interroge-moi si tu as des questions avant de répondre.

Cette semaine, on ne vous partage pas un prompt super-structuré qui résout tous vos problèmes et vous rend riche facilement, mais plutôt une phrase à rajouter dans vos échanges avec une IA. On l’a vu passer sur Reddit , et elle correspond à ce qu’on fait assez souvent: rappeler à ces chatbots que si on n’a pas fait de prompt assez structuré, la meilleure chose à faire est de nous demander de compléter.

Signal faible

La dream team de Zuckerberg vire au goulag

Le contexte ➡️ Il y a dix ans, Mark Zuckerberg jurait que l’avenir serait dans l’IA ouverte (et le métavers, mais ça, mieux vaut ne pas en parler). Dès 2013, il recrutait le Français Yann LeCun, l’un des papas du machine learning, et se lançait dans l’intelligence artificielle ouverte, transparente. Un mouvement loué par la communauté scientifique. Mais avec l’arrivée de ChatGPT, Zucky s’est dit qu’il fallait changer de cap.

Alors l’année dernière, il a renié l’open source, dépensé 14 milliards pour débaucher une autre star, Alexandr Wang, avec toute son équipe de Scale AI, et monté sa “dream team”. Et pour financer tout ça, il a viré 8 000 employés, redéployé des milliers d’autres et s’est séparé de Yann LeCun.

Le signal ➡️ Un an plus tard, c’est le chaos. Wired raconte qu’un salarié a pété un câble en plein séminaire en direct, hurlant son ras-le-bol d’être “la bonniche de la boîte” et réclamant qu’on dise à un cadre de l’IA qu’“il est une merde”. Les 6 500 ingénieurs chargés de force de faire de l’IA appliquée affirment que leur nouveau job, “c’est littéralement le goulag”. Zuck avait imaginé un hackathon IA pour ressouder les troupes, mais il n’a pas trop été apprécié en interne : “Vous avez le temps pour un hackathon, vous ?”

L’analyse ➡️ Dans cette ambiance, la dream team de l’IA n’a pas fait grand-chose. Elle a accouché d’un modèle: Muse Spark, qui n’intéresse personne, et certainement pas les marchés financiers : depuis août dernier, l’action a chuté de 25 %.

L’utopie ➡️ Après le métavers, son échec dans l’IA est celui de trop pour Zuckerberg. Le château de cartes s’effondre, Meta coule, et nous voilà enfin débarrassés de ces réseaux sociaux de l’enfer. On a le droit de rêver.

Vu ailleurs

  • Une brillante et très nerdy analyse de la situation des modèles de langage open-source (coles.codes)

  • Pourquoi Claude est devenu un connard (Bram Cohen)

  • Google (et Overview) tue le web, c’est confirmé (Sparktoro)

À la prochaine!

Grégory & Matthieu

[🧠 Contenu rédactionnel garanti 0% IA, 100% neurones humains ]

C'était Hallu World n°29

Portrait de Matthieu Balu

Matthieu Balu

Journaliste indépendant. Il a dirigé le pôle Nouveaux formats et Futurs au HuffPost, après les services vidéo et sciences.

Portrait de Grégory Rozières

Grégory Rozières

Il pilote des projets d'innovation éditoriale dans plusieurs médias, après Heidi.news et le HuffPost où il dirigeait Innovation, Sciences et Nouveaux formats. Il forme journalistes et organisations à l'IA.

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